
Paris ouvre sans cesse de nouveaux lieux culturels. Beaucoup se ressemblent. Le Fonds Enki Bilal, lui, se repère vite. Cette nouvelle adresse mérite une vraie place. On y retrouve une signature très forte : des villes froides, des personnages marqués, des visages bleutés, des corps parfois transformés, et des futurs où la technologie n’a pas vraiment sauvé grand monde.
Ouvert le 11 juin 2026 au 22 rue Charlot, dans le 3e arrondissement, le lieu présente plus de 200 œuvres réparties sur 260 m² et visibles jusqu’au 1er novembre 2026. Planches originales, peintures, sculptures, films, archives, créations inédites : Bilal dépasse largement le cadre de la bande dessinée. Et c’est ce qui donne envie d’y aller.
Au 22 rue Charlot, Bilal arrive sur un terrain déjà électrique
Le Fonds Enki Bilal s’installe à une adresse qui avait déjà du caractère. Avant lui, le 22 rue Charlot accueillait la galerie Denise René, un nom fort de l’art abstrait et cinétique. Ce lieu a déjà porté une vision de l’art très libre, avec des formes géométriques, des jeux d’optique et un vrai goût pour l’avant-garde.
Le choix tombe juste. Bilal aime lui aussi les images qui résistent au premier regard. Ses personnages semblent revenir d’un futur abîmé. Ses villes paraissent trop froides pour être honnêtes. Ses corps portent des marques. Son univers n’a rien de sage.

L’espace a été entièrement rénové pour ce projet porté par Jean-Baptiste Barbier, galeriste et éditeur. Sur 260 m², le parcours passe des planches originales aux peintures, des sculptures aux films, des archives aux créations inédites. Depuis la rue, l’adresse reste discrète. Une fois à l’intérieur, vous entrez dans un lieu dense, très visuel, avec une vraie personnalité.
Qui est Enki Bilal ?
Avant la visite, mieux vaut savoir à qui l’on a affaire. Enki Bilal naît le 7 octobre 1951 à Belgrade, puis arrive en France à l’âge de dix ans. Après les Beaux-Arts de Paris, il fait ses débuts dans la bande dessinée en 1972, dans le magazine Pilote. Il y rencontre Pierre Christin, scénariste avec qui il signe plusieurs albums.
Deux titres comptent beaucoup dans cette période : Les Phalanges de l’ordre noir et Partie de chasse. Ce sont des bandes dessinées politiques, sombres, très ancrées dans les tensions de leur époque. Puis Bilal écrit seul. Entre 1980 et 1992, la Trilogie Nikopol installe son univers : Paris futuriste, régimes autoritaires, dieux égyptiens, manipulations, corps cassés.
Son travail dépasse ensuite les albums. Bilal réalise trois films : Bunker Palace Hotel en 1989, Tykho Moon en 1997 et Immortel, ad vitam en 2004. Il crée aussi des affiches, des couvertures, des décors et des costumes pour le cinéma, l’opéra et la danse. Le Fonds permet donc de voir cette œuvre en largeur, des premières bandes dessinées aux images conçues pour la scène et l’écran.

Plus de 200 œuvres pour l’exposition inaugurale
L’exposition inaugurale réunit plus de 200 pièces et couvre plus de cinquante ans de création. Vous y trouvez des planches originales de bande dessinée, c’est-à-dire les pages dessinées avant impression, mais aussi des dessins préparatoires, des peintures, des sculptures, des films, des archives et des créations inédites.
Cette variété aide à mieux comprendre Bilal. Les planches rappellent son lien avec la bande dessinée. Les dessins préparatoires montrent comment naissent ses visages, ses corps et ses décors. Avec les peintures, vous voyez ses personnages prendre une autre dimension. Avec les sculptures, ils quittent le papier. Avec les films et les archives, vous retrouvez aussi son travail pour l’écran, la scène et d’autres projets visuels.
La visite garde une vraie tension. Vous retrouvez ses grands thèmes : mémoire, exil, pouvoir, guerre, technologie, écologie, corps transformés. Chez Bilal, le futur paraît rarement rassurant. Il ressemble plutôt à une alerte déjà sous nos yeux.

Pourquoi le lieu dépasse la bande dessinée
Vous pouvez venir sans avoir grandi avec les albums de Bilal. Le Fonds ne présente pas la bande dessinée comme un souvenir de collectionneur. Il montre ce que Bilal en a fait : un point de départ vers la peinture, le cinéma, l’opéra, la danse et l’art contemporain.
Un visage créé pour une planche peut revenir sur une toile. Une ville imaginée pour un récit peut servir de décor. Une peur politique peut passer par un album, un film, une affiche ou un grand format. Les supports changent. Les obsessions restent : pouvoir, frontières, mémoire, corps, futur.
C’est ce qui rend la visite facile à suivre. Vous n’avez pas besoin de connaître toute son œuvre. Vous repérez les motifs qui reviennent, les couleurs, les silhouettes, les villes, les images qui accrochent. Bilal a commencé par la BD, puis il a construit un monde visuel beaucoup plus large.
Un Fonds qui veut vivre toute l’année

L’exposition inaugurale lance le projet, mais le Fonds Enki Bilal ne compte pas s’arrêter là. Le lieu annonce des expositions, des rencontres, des projections, des événements et une librairie-boutique. Deux grands rendez-vous doivent rythmer l’année.
L’idée est simple : garder une trace de l’œuvre de Bilal, la montrer au public, puis ouvrir le lieu à d’autres artistes. Le Fonds veut parler de bande dessinée, de cinéma, d’art contemporain et d’arts graphiques, sans rester bloqué sur une seule discipline. À Paris, l’adresse a donc sa place. Le Marais compte déjà beaucoup de galeries, mais celle-ci apporte une couleur plus noire, plus politique, plus graphique. Vous pouvez venir pour Bilal, puis revenir pour une projection, une rencontre ou une nouvelle exposition.
Le Fonds Enki Bilal a quelque chose de rare à Paris : une identité immédiate. Vous y venez pour la BD, vous repartez avec des images de cinéma, de peinture, de futur et de mémoire. Au 22 rue Charlot, Bilal gagne plus qu’une adresse : un lieu à sa mesure.
Rédactrice digital nomade, écrit pour le blog depuis 2019.






