Le couvre-feu, une pratique qui traverse les âges

Imposé aux Français pour limiter la propagation du Covid-19, le couvre-feu ne nous est plus étranger. C’est d’ailleurs la première fois qu’un couvre-feu est décrété dans l’Hexagone pour des raisons sanitaires. Cette pratique n’est cependant pas nouvelle, on l’utilisait déjà au Moyen-Âge. On associe souvent le couvre-feu à des périodes de guerre ou moments sombres de notre Histoire. Replongeons-nous dans l’histoire de cette curieuse pratique.

Le couvre-feu, retour sur le sens premier de cette expression

Quel meilleur moyen pour bien définir un terme que d’effectuer une recherche rapide dans le dictionnaire ? Le Littré définit le couvre-feu comme un « Coup de cloche qui marquait lheure de se retirer chez soi et d’éteindre feu et lumière. » Drôle de définition vous trouvez ? Pas tant que ça. S’il est vrai qu’aujourd’hui on n’entend plus l’alarme retentir tous les soirs, la population était autrefois avertie du couvre-feu par des coups de clairon ou de trompette. Pour quelles raisons ? Comme son nom l’indique : pour couvrir le feu ! En effet, la pratique date du Moyen-Âge, époque où les maisons sont souvent construites en bois. La cloche sonnée dans les villes européennes signale la tombée de la nuit et indique qu’il est l’heure de recouvrir les feux d’un couvercle pour éviter les incendies nocturnes. Cette pratique permet également de réguler les horaires de travail et la sûreté publique.

Aujourd’hui le couvre-feu sonne plutôt comme une interdiction même si cette mesure permet avant tout d’assurer la sécurité de la zone concernée. Cette restriction de liberté de circulation peut être appliquée en temps de paix ou de guerre. Le couvre-feu peut être ordonné par le responsable d’un pays, d’une région ou d’une ville, il peut se limiter à une certaine catégorie de la population comme les femmes ou les mineurs pour assurer leur protection. La mesure est généralement décrétée lors d’un état de siège, d’une loi martiale ou d’une crise sanitaire.

Les nuits françaises sans éclairage public

Jusqu’au XVIIIème siècle, le couvre-feu est une mesure qui permettait aussi de vider la ville des circulations humaines nocturnes et de faciliter les rondes opérées par les gardes. Rues principales et portes des enceintes fortifiées étaient fermées tous les soirs, les horaires d’ouverture des tavernes étaient également limités. Les rues des grandes villes n’étaient cependant pas totalement désertes la nuit venue, quelques exceptions faisaient office de laissez-passer comme les besoins d’un curé pour prodiguer l’extrême onction à un mourant, les services d’une sage-femme pour un accouchement ou un travail nocturne. Il était cependant nécessaire de faire remarquer sa présence lors des sorties nocturnes (en criant et en portant une lanterne à la main). Le couvre-feu a ensuite disparu petit à petit au moment où l’éclairage public a pris de l’ampleur. La diffusion de la lumière artificielle transformera en profondeur le rapport des habitants des villes à la nuit. Au XIXème siècle, la population découvre la vie nocturne, d’abord portée par les élites, elle se démocratise avec le développement des grandes artères commerciales et l’avènement des bars, cafés-concerts et cabarets. La pratique du couvre-feu disparait avant d’être brusquement rétablie en 1870 pendant l’occupation prussienne.

Le couvre-feu et la guerre

Le couvre-feu qui a peut-être le plus marqué les esprits lors du siècle dernier est certainement celui imposé sous l’occupation allemande pendant la seconde guerre mondiale. La Wehrmacht impose cette mesure dès 1941 en France, les règles ne sont pas les mêmes selon les régions et les horaires varient également. La règle des laissez-passer est toujours d’actualité, impossible de circuler librement sans ce document ! Plusieurs résistants ont perdu leur vie en tentant de braver l’interdit ou se sont exposés à de graves poursuites. Les forces occupantes imposent le couvre-feu pour mieux contrôler les mouvements résistants, éviter les rassembler et les éventuelles mutineries. La Wehrmacht prétend également imposer cette mesure pour protéger la population des bombardements anglo-américains et demande aux habitants de se calfeutrer chez eux, portes et fenêtres doivent être recouverts de tissus. Les plus sages se plient aux règles imposées par les Nazis tandis que les rebelles ou les résistants défient la loi pour se mettre en danger. Les juifs font l’objet d’un couvre-feu plus sévère qui restreint davantage leur liberté de circuler.

Le couvre-feu fait sa réapparition plusieurs années après la Libération pendant la guerre d’Algérie, l’état d’urgence est instauré le 3 avril 1955, l’objectif est de surveiller les populations arabes en Algérie. Les préfets peuvent interdire la circulation aux personnes ou véhicules, le mot de couvre-feu n’est pas mentionné mais les restrictions imposées y ressemblent fortement. L’état d’urgence sera déclaré trois fois entre 1955 et 1962. Le préfet de police instaure un couvre-feu à Paris en 1961, des milliers d’Algériens manifesteront pacifiquement contre cette mesure discriminatoire (imposée seulement aux Français musulmans d’Algérie). La répression est violente et fera une centaine de morts.

Le couvre-feu dans les années 2000

Les dernières décennies ont également connu le couvre-feu. Jacques Chirac et Dominique de Villepin, le président et son Premier ministre, déclarent l’état d’urgence en 2005 pour faire face aux émeutes de Clichy-sous-Bois en Seine-Saint-Denis. 25 départements sont concernés par le décret du couvre-feu qui n’est cependant pas appliqué par l’ensemble des départements. Le couvre-feu ne concernait que les mineurs non-accompagnés. En 2015, à la suite des attentats de novembre, le président François Hollande instaure l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire français, laissant la possibilité aux préfets d’instaurer un couvre-feu, cet état d’urgence sera reconduit en 2017. Pendant le mouvement des gilets jaunes, en 2018, l’Île de La Réunion est ciblée par un couvre-feu partiel suite à des violences urbaines et pillages. C’est la seule région visée par une telle mesure, le gouvernement n’y aura pas recours sur le reste du territoire français. Le 14 octobre 2020, c’est au tour du président Emmanuel Macron de mettre en place un couvre-feu dans les grandes villes françaises, pendant la crise du Covid, en janvier 2021, toute la France sera soumise au couvre-feu imposé de 18h à 6h du matin.

La pratique du couvre-feu est donc loin d’être à la mode ou nouvelle ! C’est cependant la première fois qu’une telle mesure est prise en temps de paix et sur un périmètre territorial aussi large. C’est également la première fois qu’un couvre-feu est instauré en France pour des raisons sanitaires. Si les Français ont hâte que l’épisode du couvre-feu soit loin derrière eux, il est certain que ce ne sera pas le dernier de l’Histoire de l’humanité…


A propos Béatrix Benoist d'Anthenay

Rédactrice depuis 2019.

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