Interview de Victorine : « On ne mesure pas assez la puissance des mots »

Confinement oblige, c’est au bout du fil que Victorine a partagé avec nous son quotidien d’étudiante à l’ère du Covid-19. De sa voix enjôleuse, elle nous a confié son ressenti, ses doutes et ses envies, ses peurs et ses rêves, sur son monde d’aujourd’hui et de demain. Rencontre avec une amoureuse des mots, de la vie et d’autrui qui nous a transportés, pendant un peu plus d’une heure, dans une bulle de douceur.

…Tu nous en dis plus sur toi Victorine ?

J’ai 27 ans. Je suis née et j’ai grandi à Charleville-Mézières dans les Ardennes jusqu’au jour où je me suis dit vers 20 ans « et si j’apprenais l’anglais ? » et je suis partie vivre un an en Australie. À mon retour, j’ai pas mal bougé, j’ai vécu à Montélimar, Saint-Nazaire et Paris où je suis actuellement. Enfin, j’ai quitté ma colloc’ en juin dernier et j’ai passé le dernier confinement à Charleville. Mais comme je travaille chez Sephora en parallèle de mes études et que la boutique vient de rouvrir, depuis plusieurs semaines, je séjourne quelques jours par ci par là chez des amis. Pour l’instant, je ne sais pas trop où j’habite mais une chose est sûre, j’habite à Paris !

Justement tes études, quel cursus suis-tu ?

Du théâtre au Cours Florent ! J’ai commencé l’année dernière et j’ai eu la chance d’avoir un prof génial. Oui, car on en a qu’un seul pour toute l’année ! Sa première phrase ? « Si vous êtes venus ici pour faire du théâtre, ce n’est pas la peine ». Il voulait vraiment qu’on fasse de la vie. Ce fut une année philosophique et poétique, une très belle année. Je parle de ma première année car elle vient tout juste de se terminer. À cause du Covid, au lieu de s’arrêter en juin comme prévu, elle s’est prolongée jusqu’en novembre.

Qu’est ce qui t’a donné envie de rentrer au Cours Florent pour faire du théâtre ? C’était un rêve ?

C’était surtout une envie. Quand j’ai envie de faire quelque chose, je le fais et je ne me demande pas pourquoi. Je n’ai commencé que l’année dernière parce qu’à 18 ans, ma mère voulait absolument que je fasse des études avant de me lancer dans le théâtre, alors, j’ai passé mon BTS esthétique. À vrai dire, je n’y pensais plus et puis, après 2 ans chez Sephora, même si je m’y plais beaucoup, j’avais envie de renouveau, de découvrir de nouvelles choses.

Qu’aimes-tu particulièrement dans le théâtre ? D’où te vient cette passion ?

Tout me vient des livres je crois. Ma mère est écrivain public et je trouve ça beau parce qu’elle écrit pour les gens. Elle dévore les livres et m’a toujours dit de lire, tous les jours, même l’horoscope, peu importe. Ce qui me plait dans le théâtre, c’est que c’est un art qui jouit encore d’une grande liberté à la différence du cinéma qui peut censurer des choses. Ce que j’aime dans le théâtre, c’est que ça divise. J’aime beaucoup discuter avec des gens qui n’ont pas aimé une pièce que j’ai adorée et il n’y a que le théâtre qui peut autant diviser, créer autant de débat mais aussi autant d’amour. Lire et voir du théâtre, ça procure tellement d’émotions. C’est vivant, c’est la vie, c’est pour ça que j’aime cet art. D’ailleurs, en 8 mois à Paris, je suis allée voir 58 pièces, c’était « waouh », plus que grandiose.

Et pendant le confinement, comment se sont déroulés tes cours ?

Le 17 mars dernier, l’école ne nous a pas lâchés et la logistique a été très bien gérée. Je crois que l’on n’a même jamais autant rendu de travaux que pendant le confinement ! Au Cours Florent, il y a un programme chaque année et chaque professeur a la liberté de l’exploiter comme il le souhaite. Avec mon prof, c’était simple : pas de projet envoyé, pas de cours. On devait réaliser des vidéos et c’est seulement à partir de ces travaux qu’on discutait en visio avec lui. C’était un peu l’art de la guerre, faire avec ce qu’on avait et trouver comment faire le maximum avec le minimum. Enfin, trouver quoi faire ce n’est pas difficile, c’est même inspirant, mais se filmer avec son téléphone, monter des vidéos, c’est autre chose. Personnellement, je n’avais jamais touché à un logiciel de montage de ma vie. Mais même si on avait le temps pour le faire, mon ordinateur portable a presque 10 ans, donc installer un logiciel de montage dessus, autant dire qu’il a craqué et moi aussi ! C’était hyper compliqué !

C’est assez particulier de faire du théâtre à l’ère du Covid-19 non ? Ça oblige à sortir de sa zone de confort, à être plus créatif ?

De mars à juin, les cours se sont uniquement faits en visio. On a seulement repris en présentiel en septembre mais avec des mesures de distanciation et le port du masque. Déjà que le théâtre en soi consiste à toujours sortir de sa zone de confort, alors cette année, c’était l’école de la vie ! Comme nous disait notre prof « le théâtre, c’est savoir s’adapter à toutes les situations ». Là, il fallait sans cesse trouver des solutions. C’est tout un stratagème qu’il faut mettre en place et beaucoup travailler en amont pour faire oublier la distance, le masque, le Covid.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile pour toi ?

Pour moi, le plus compliqué, c’était d’être privée du toucher. Ça fait mal d’être toute seule derrière ma caméra en train de jouer. Pour moi, le théâtre c’est pas ça. Rien ne vient de toi au théâtre, c’est faux de croire ça, tout vient des autres et jouer seul, c’est dur. Il manque le sourire, le regard d’un partenaire qui te donne de l’énergie.

Comment s’est déroulé ce second confinement et comment t’es tu organisée de nouveau ?

Normalement, j’aurais dû enchainer avec la deuxième année mais étant donné que la plupart des cours se font en visio, j’ai décidé d’arrêter. J’ai vraiment mal vécu de jouer avec le masque sur le plateau, de ne pas toucher les gens, etc. Même si faire du théâtre en visio permet d’apprendre plein de choses – je n’aurais d’ailleurs jamais pensé faire ça un jour – s’il y a une 3ème vague, je n’ai pas envie de m’infliger ça une fois de plus, ça ne coïncide pas avec ma vision du théâtre. Je viens tout juste d’arrêter. Mais ce n’est pas une fin en soi, il est tout à fait possible de reprendre plus tard en deuxième année.

Comment fais-tu pour te détendre et décompresser dans cette ambiance morose ?

Je fais pas mal de sport. Je me suis remise à courir, tous les jours pendant le confinement ! Et puis j’écris. À l’oral j’ai du mal à m’exprimer pour dire des choses intimes, je dois aller puiser loin alors qu’à l’écrit, je m’en fiche. C’est une soupape pour moi.

Comment décrirais-tu ton look (surtout en ce moment…) ?

Pratique ! On est en hiver, il faut que ma garde-robe soit chaude. J’aime les vieux vêtements, j’essaye au maximum d’acheter de la seconde main. J’essaye en tout cas. J’admire les gens écolos, c’est pas facile. Une chanson que j’adore dit dans sa sacoche toute sa p’tite vie elle tient (Pierre, feuille, papier, ciseaux – Columbine) et j’adapte cette philosophie.

Ce confinement a néanmoins eu quelques bons côtés ?

Complètement. Le confinement m’a rapprochée de l’écriture. Cette année m’a permis de redécouvrir que j’aimais l’écriture, je ne sais pas comment on peut oublier ça ! Je m’y suis replongée pendant le premier confinement. Je ne pense pas être capable d’écrire des grandes histoires, des grands livres, je suis trop impatiente. J’ai toujours écrit d’ailleurs, j’ai même participé à des concours de nouvelles et j’ai été primée. Ce qui m’amuse, c’est de jouer avec les mots. J’aime les nouvelles, c’est court, efficace. J’aime les choses balancées sur le papier, pas trop travaillées. Pour moi, trop retoucher un texte reviendrait à mentir. C’est comme si je faisais à manger et que je n’arrêtais pas d’ajouter et d’enlever des ingrédients, à la fin, le plat est dénaturé. J’essaye de ne jamais perdre le charme et le naturel du premier jet.

Qu’est-ce que tu écris ?

Je viens tout juste de partager un projet d’écriture avec mon entourage. Ça fait des années que je demande aux gens de répondre à cette question : « pour toi, c’est quoi la vie ? » En deux mots, en une phrase, en dix pages : je veux juste qu’on me réponde avec ses tripes et sa vérité à soi. J’avais par exemple interrogé ma prof de français de 6ème à l’époque et elle m’avait répondu des choses très belles. Chaque dimanche, je dévoile une réponse que quelqu’un m’a donnée sur le compte @les_livres_et_victorine. Ce que j’aime par dessus tout, c’est écrire le portrait des gens, à la manière d’un peintre. À vrai dire, ils ne le savent pas mais, ça fait quatre ans que je note ce que disent mes amis. Il y a des pépites ! L’autre jour par exemple, je discutais avec mon colloc’ qui me parlait d’une ancienne relation et je lui ai demandé « comment as tu su que tu n’étais pas amoureux ? ». Il m’a répondu « je ne ressentais pas la même souffrance que lorsque je l’étais ». Magnifique. Les gens m’intéressent énormément, je trouve ce qu’ils disent tellement fascinant. Surtout quand ils disent et qu’ils ne savent pas qu’on écrit. On ne se rend pas compte de ce qui sort de notre bouche.

Une pièce, un roman, un auteur à nous conseiller ?

Je suis amoureuse des mots de Pascal Rambert parce que ce qu’il y a dans ses pièces, c’est tout ce que j’aurais toujours voulu dire ou entendre. Quand j’ai lu Clôture de l’amour, je me suis dit, moi aussi dans ma rupture j’aurais voulu dire des mots comme ça. Cette pièce m’a retournée. Je connaissais la force des mots mais là, c’était incroyable. On ne mesure pas assez la puissance des mots.

Quels sont tes projets de théâtre ?

Je travaille sur deux projets de court-métrages. Le premier, c’est avec des lycéennes en école de cinéma. C’est génial, elles sont à fond, c’est un vrai plaisir de travailler avec des gens comme ça. On a débuté en mars et depuis, on ne fait que reporter malheureusement, mais ça va se faire ! Le deuxième, c’est avec des gens de ma classe. Il s’appelle Écrire les gens. Je suis à l’écriture et j’adore ça !

…Et passer des castings ?

J’avais justement pris un congé sans solde pile le jour du confinement pour me lancer et entamer les démarches. Evidemment, j’ai dû le repousser, ce sera pour le mois de février. C’est terrible mais, j’ai l’impression que je n’arriverai pas à être comédienne… C’est le manque de confiance en moi et toutes mes peurs qui parlent ! Mais je n’ai pas envie de regretter. Souvent, quand je n’arrive pas à prendre une décision, je m’imagine à 60 ans et je me demande avec le recul « qu’est ce que tu aurais aimé faire ? » Et souvent, je me dis que j’aurais aimé essayer au moins. Là en l’occurrence, j’ai plus qu’envie d’essayer, j’ai envie de faire. Pour le court métrage de l’école de ciné, quand on était en train de tourner, ce que j’ai ressenti en jouant, ça n’a pas vraiment d’équivalent dans ma vie. Les émotions étaient folles. Quand tu sens que tu es là au bon moment, c’est fou, tu es traversé par toutes les énergies du monde.

Tu as la bougeotte, tu n’as pas peur de tenter de nouvelles choses, tu as même participé à l’aventure Miss France…

Effectivement, les Miss, jamais je ne me serais imaginée faire ça… Et puis un jour, je me suis dit « et si je postulais ? ». J’avais beaucoup d’a priori, et en fin de compte, ce n’est pas ce qu’on croit. J’étais entourée de nanas pianistes, écrivaines. C’était génial. J’ai été élue miss Ardennes 2015 et j’ai obtenu le titre de 2ème  dauphine de Champagne-Ardenne. Ma vie me fait vibrer. Bouger, aller là ou je ne m’attends pas, j’adore ça. Bien sûr que ça me fait flipper, de ne pas avoir de logement fixe et de tout plaquer tout le temps. Souvent les gens me disent « ta vie me fait peur ». Je leur réponds « moi aussi ». Mais ce n’est pas parce que j’ai peur que je ne le fais pas.

Que peut-on te souhaiter pour l’avenir ?

Être au théâtre ! Pour moi l’idéal, le rêve, ce serait d’être l’auteure d’une pièce qui serait jouée. Ça dépasserait tout ce que j’aurais et pourrais imaginer.

…Et en tant que comédienne, quel rôle aimerais-tu incarner ?

Médée, parce que c’est une féministe. Bon, ok, elle est allée un peu trop loin, je le reconnais. J’aime beaucoup les philosophes grecs car dans leurs textes, il y a des vérités encore valables aujourd’hui. Par exemple, quand la Médée d’Euripide dit cette phrase – réécrite à la Victorine ! – « je préfère prendre les armes plutôt que d’enfanter » en -400, elle choquait. Eh bien, cette phrase choque toujours aujourd’hui ! Le temps me fascine et je me dis que niveau réflexion, mon dieu, on n’a pas avancé sur tous les sujets ! Au-delà de tout ça, j’aimerais ressentir ce qu’elle ressent, le temps d’une pièce. Ça doit être très intense !

Céline Coelho


A propos Céline Coelho

Rédactrice depuis 2019.

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