Retour sur l’exposition de la collection Morozov

L’exposition Morozov, constituée de 200 œuvres venus de Russie, a pris fin le 3 avril dernier. Ces icônes de l’art moderne présentées à la Fondation Louis Vuitton et appartenant à des musées et propriétaires russes ont fait l’objet de nombreuses interrogations : quid de leur devenir dans ce contexte de guerre ? On fait le point sur cette prestigieuse collection.

Valentin Sérov, Portrait du collectionneur de la peinture moderne russe et française Ivan Abramovitch Morozov, Moscou, 1910
Galerie Trétiakov, Moscou
La genèse de la collection Morozov

Deux mécènes, frères et collectionneurs moscovites, Mikhaïl et Ivan Morozov, ont constitué ce qui représente l’une des plus importantes collections au monde d’art impressionniste et moderne. Nés en 1870 et 1871, les deux frères étaient issus d’une riche famille d’industriels moscovites obéissant à d’anciens rites orthodoxes. L’environnement cultivé dans lequel les frères grandissent les sensibilise à l’art. À sa mort à 33 ans, l’aîné, Mikhaïl avait réuni 39 œuvres d’art européen et 44 russes. Ivan complète la collection et amasse de nombreuses œuvres jusqu’à la Première Guerre mondiale : 240 œuvres françaises et 430 russes rejoignent la collection.

Auguste Renoir. Portrait de Jeanne Samary. Rêverie, Paris 1877
Musée d’État des beaux-Arts Pouchkine, Moscou

Parmi les artistes, on peut nommer Renoir, Cézanne, Bonnard, Picasso, Gauguin, Matisse, Manet, Van Gogh ou encore Répine, Malevitch, Outkine, Sarian… Les œuvres ont ensuite été nationalisées par Lénine en 1918 à la suite de la révolution bolchévique. Ivan Morozov finira par s’exiler et mourir en Allemagne en 1901. Si cette exposition a marqué le monde de l’art, c’était également la première fois depuis sa création, au début du 20ème siècle, que la collection Morozov aura voyagé en dehors de la Russie.

Les tableaux viennent principalement de Saint-Pétersbourg et Moscou, la majorité des œuvres provient en effet du musée Pouchkine, de la galerie Tretiakov à Moscou ainsi que du musée de l’Ermitage ou encore du musée national russe à Saint-Pétersbourg. D’autres villes ont également contribué à prêter des tableaux : certains viennent du musée des Beaux-Arts de Dnipropetrovsk en Ukraine ou du musée national des Beaux-Arts de la République de Biélorussie à Minsk. Une petite partie des œuvres vient de fondations créées par des oligarques russes comme Petr Olegovich Aven, Viatcheslav Moshe Kantor et Vladimir et Ekaterina Semenikhine.

La fin de l’exposition et la question du retour des œuvres

Le retour des œuvres en Russie a fait l’objet de nombreux questionnements. Certains échos semblaient souhaiter que les œuvres soient saisies en raison du contexte actuel et de la position russe dans le contexte de la guerre en Ukraine. D’autres encore ont même imaginé gager la collection Morozov pour soutenir l’effort humanitaire ou acheter des armes susceptibles de soutenir la résistance ukrainienne. La loi l’interdit pourtant depuis août 1944, elle interdit en effet à l’État français de placer sous séquestre toiles, sculptures et pastels puisque ces derniers relèvent d’institutions publiques étrangères.

Avant chaque exposition, il suffit donc de promulguer un arrêt et de proroger le dispositif en cas de prolongation de l’évènement. Un arrêt d’insaisissabilité a été pris en février 2021 par le ministre de la Culture ainsi que le ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères. Comme l’exposition de la collection Morozov devait originellement se terminer le 22 février 2022 et s’est finalement achevée le 3 avril dernier, un arrêté complémentaire est venu proroger ce dispositif. Et ensuite ? La réponse est assez incertaine. Le droit de saisie n’est pas si simple et les règles et lois diffèrent en fonction des pays. Les arrêtés pris dans le cadre de cette exposition indiquent que les tableaux concernés sont insaisissables jusqu’au 15 mai 2022. Le conseiller du PDG de LVMH, Bernard Arnault, semble confirmer que les œuvres rejoindront bien la Russie, la question est plutôt de savoir quand. Le rapatriement de ces dernières est bien sûr gardé secret comme le transport de toute œuvre d’art. Si les conditions de rapatriement des œuvres exposées à la Fondation Louis Vuitton ne permettent pas une sécurité optimale, elles pourraient attendre avant de rejoindre la Russie.

Quelques tableaux saisis

Deux des 200 œuvres ne devraient pas rentrer en Russie, les deux tableaux vont en effet rester en France : l’un appartient à un oligarque russe et le deuxième à un musée ukrainien. Un autoportrait de Pyotr Konchalovsky, le ‘Cézanne russe’ s’intègre dans la collection privée d’un homme d’affaires russe, proche de Vladimir Poutine, Petr Aven. Ce dernier, visé par une mesure de gel d’avoirs se voit donc privé de son œuvre tant que la sanction n’est pas levée.

L’autre tableau concerné, un portrait de femme peint en 1910, appartient au musée de Dnipropetrovsk en Ukraine. L’œuvre fait également l’objet d’une saisie à la demande des autorités ukrainiennes qui craignent pour la sécurité du tableau. En raison du contexte actuel, il a été décidé de confier le tableau à la France jusqu’à ce que le pays puisse en assurer sa sécurité. Son retour actuel en Ukraine risquerait en effet d’endommager le tableau.

Un troisième tableau, qui appartiendrait à la fondation privée russe, Magma, et associé à l’oligarque Viatcheslav Kantor serait également frappé de sanctions, affaire à suivre…

Il semblerait que les 197 autres œuvres aient rejoint leur musée respectif.

Vincent Van Gogh, La mer aux Saintes-Maries, Saintes-Maries-de-la-Mer, 1888
Musée d’Etat des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou

A propos Béatrix Benoist d'Anthenay

Rédactrice depuis 2019.

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